Parmi les régions françaises, la Bretagne est l’une des régions à l’identité distincte la plus forte. Cette identité spécifique s’inspire de la riche histoire de ce territoire en marge de l’espace national, où deux langues sont encore utilisées, bien que le nombre de locuteurs diminue. Comme l’Alsace ou la Corse, la Bretagne est une région périphérique où le français ne prévalait que tard. Comme la Bourgogne (voir éléphant n° 14), elle forma au Moyen Age un état puissant capable de rivaliser pendant un certain temps avec le royaume de France avant de s’imposer par les armes. Une autre spécificité est ce territoire découpé par l’océan qui a donné son prénom à la région : « Armure » signifie « sur ou en face de la mer », par opposition à « Argoat », la « terre du bois ».
Avant de retrouver l’historien Joël Cornette pour explorer les particularités bretonnes, il s’agit d’opérer un véritable saut dans le passé, repérer ce qui, entre faits avérés et récits transmis, a façonné cette terre. Il faut parfois trier entre histoire et mythes, et en Bretagne, les histoires anciennes abondent. Les vestiges du Néolithique en témoignent : dolmens, menhirs, cairns jalonnent la région depuis le début du 5e millénaire avant notre ère, jusqu’à devenir l’un de ses emblèmes.
Le phare de La Vieille, à la pointe du Raz. BZPHOTO/FOTOLIA
Au milieu du 3e millénaire, des peuples venus probablement de la Manche s’installent, pionniers du bronze qui maîtrisent l’extraction et le travail des métaux. L’Armorique s’insère dans les réseaux d’échanges qui longent l’océan, et sa pierre de granit poli se fait connaître bien au sud, jusqu’en Méditerranée. Pourtant, la révolution du fer à l’est marginalise la péninsule au VIe siècle av. J.-C. Il faudra attendre l’essor du sel dans le sud armoricain, à partir du IVe siècle, pour que la région retrouve sa place commerciale. Les contacts méditerranéens s’intensifient. L’explorateur massaliote Pythéas (voir l’éléphant n° 15) y fait escale, attiré par l’étain et les îles du Nord.
La conquête romaine, menée ici aussi par Jules César, culmine avec la victoire navale sur les Vénètes au large du golfe du Morbihan en -56. L’Armorique se structure en cités : Osismes à l’ouest (Carhaix), Coriosolites à l’est (Corseul), Riedones autour de Rennes, Namnetes près de Nantes, Vénètes autour de Vannes. La romanisation s’amorce, facilitée par la conquête parallèle de la Grande-Bretagne en -43.
IVe siècle : Quand Armorique devient Bretagne
L’arrivée des Bretons et une christianisation singulière
Après le IIIe siècle, l’Empire romain accueille de nouveaux venus. Au IVe, des soldats originaires de l’île de Bretagne (actuelle Grande-Bretagne) sont envoyés défendre les côtes armoricaines contre les pirates saxons et frisons. Quand Rome abandonne cette île en 410, une deuxième vague d’installation bretonne se produit au VIe siècle : des populations venues surtout du pays de Galles et des Cornouailles fuient les pressions des Écossais, des Pictes, des Angles.
Des noms identiques des deux côtés de la Manche témoignent de ces mouvements. La Domnonée armoricaine fait écho au Devon et aux Cornouailles. Les Bretons s’implantent surtout dans le nord et l’ouest (Domnoneus, territoires osismes et coriosolites), où l’on retrouve encore le préfixe « com- » dans les noms de localités. À l’est, l’influence latine reste prépondérante dans la toponymie. La frontière linguistique entre breton et gallo, héritage de cette époque, recule peu à peu vers l’ouest.
IXe siècle : Naissance d’une principauté indépendante Evangeliaire de l’abbaye de Landévennec (Xe siècle). Bibliothèque Bodleian (Oxford) DR
Le christianisme s’enracine en Bretagne par le biais des migrants bretons, guerriers et paysans. Ici, pas de centralisation autour de l’évêque : chaque « saint » fonde sa paroisse, souvent après une vie d’ermite. Le mythe des sept saints fondateurs (Samson, Malo, Brieuc, Tugdual, Pol Aurélien, Corentin, Patern) donnera naissance au pèlerinage du Tro Breiz, reliant leurs sanctuaires. Dès le XIe siècle, les récits hagiographiques bâtissent la légende d’une Bretagne conquise au Ve siècle par le mythique Conan Mériadec. Le nom de « Bretagne » entre dans les écrits dès le VIe siècle grâce à Procope de Césarée et Grégoire de Tours, précieuse source sur la région.
Entre Vikings et Francs, la Bretagne avance vers l’est
L’arrivée des Bretons croise celle des Francs en Gaule. Sous les Mérovingiens, la Bretagne échappe en grande partie à leur contrôle. Avec l’ascension des Carolingiens au VIIIe siècle (voir l’éléphant n° 17), la région devient une « marche », confiée un temps à Roland. Nominoë, comte de Poher, gagne la confiance de Louis le Pieux mais s’oppose bientôt à Charles le Chauve, qu’il défait à Ballon en 845, premier d’une lignée de chefs qui s’émancipent et étendent la Bretagne. Après Nominoë, Erispoë et Salomon poussent la frontière jusqu’à Angers, prennent Rennes, Nantes, Cotentin, Avranchin. Salomon règne alors tel un monarque.
XIIe-XIVe siècles : Entre la France et l’Angleterre Les frontières du Royaume de Bretagne au IXe siècle. DR
Mais la succession chaotique et les incursions vikings fragilisent ce pouvoir. Après le sac de Nantes en 843, ces pillards menacent de transformer la Bretagne en nouvelle Normandie. Les moines de Landévennec et Redon s’exilent, le prince fuira même en Angleterre. Il faut attendre Alain Barbetorte, qui chasse les Vikings de Nantes en 937, pour restaurer l’autonomie bretonne ; il sera le premier à porter le titre de duc.
La menace viking et l’extension de la Bretagne contribuent à distendre les liens avec les Bretons d’outre-Manche, recentrer la principauté vers l’est. Les élites se rapprochent de la France : la cour s’installe à Nantes ou Rennes. Au Moyen Âge, l’intérêt pour les récits fondateurs, vie des saints ou légende arthurienne, grandit. Le féodalisme s’installe, tissant un réseau dense de nobles et d’alliances croisées, l’Église y prend une large part. Le cartulaire de Redon, réunissant au XIe siècle les titres de propriété de l’abbaye (datant du IXe), en est une illustration majeure.
Guerre de succession et équilibre des pouvoirs
Les attaches anciennes avec l’Angleterre et la proximité du royaume de France font de la Bretagne un enjeu entre Capétiens et Plantagenêt. Henri II d’Angleterre s’impose comme protecteur et marie son fils Geoffroy à Constance, héritière du duché. Leur fils, Arthur, devient duc mais disparaît, probablement assassiné par son oncle, Jean sans Terre. Jean perd alors la plupart de ses possessions continentales au profit de Philippe Auguste, qui place Pierre de Dreux à la tête du duché. La Bretagne revient ainsi dans l’orbite française pour plus d’un siècle. La maison de Dreux dote la principauté d’instruments de souveraineté, comme la monnaie. Jean II obtient la reconnaissance du titre ducal en 1297, Jean III adopte l’hermine pleine comme symbole en 1318. Son règne marque une période de stabilité et de prospérité, rapidement ébranlée.
XVe siècle : Un état princier en construction Bataille d’Auray (1364) : victoire de Jean IV de Bretagne sur Charles de Blois Penthièvre. Illustration extraite de la Compillation des Cronicques et ystores des Bretons de Pierre Le Baud, XVe siècle.
À la mort de Jean III en 1341, deux prétendants s’opposent, chacun soutenu par une puissance majeure de la guerre de Cent Ans. Jean de Montfort reçoit l’appui de l’Angleterre, Charles de Blois celui du roi de France. Le duché devient le théâtre d’une lutte où chaque camp breton se divise. Les Anglais tiennent des places stratégiques comme Brest. Des figures marquantes se distinguent : Bertrand du Guesclin pour le camp français, Olivier de Clisson ensuite. Les épouses, Jeanne de Flandre et Jeanne de Penthièvre, s’investissent sans réserve durant les captivités de leurs maris. La victoire de Jean IV à Auray en 1364 consacre la maison de Montfort, mais les rivalités franco-anglaises continueront d’agiter la Bretagne jusqu’au milieu du XVe siècle. La guerre révèle une fracture ancienne : l’est et le sud, proches des grands nobles, penchent pour les Penthièvre ; les côtes nord et ouest, et la petite noblesse, se rangent derrière les Montfort.
Fiscalité et justice, piliers du pouvoir ducal
Avec la nécessité de renforcer l’appareil militaire après les conflits de succession, le XVe siècle voit la formation d’un État breton structuré. Comme en Bourgogne, les ducs s’appuient sur la fiscalité et la justice pour asseoir leur autorité. Progressivement, François II peut se présenter comme « duc par la grâce de Dieu », à l’égal des rois. Autour de lui, un conseil dirige, avec un chancelier chargé de l’exécution et une chambre des comptes en charge d’une fiscalité ducale permanente. Le rôle de la finance s’affirme à travers la montée de Pierre Landais, trésorier puis chef du gouvernement ducal à partir de 1477.
XVIe siècle : laBretagne devient française Tombeau de François II et de Marguerite, commandé par leur fille Anne, future reine de France. Cathédrale de Nantes, 1507. DR
Les États de Bretagne, qui siègent tour à tour dans différentes villes, réunissent clercs, nobles et bourgeois et disposent de l’équivalent d’un parlement judiciaire. La possibilité de faire appel au Parlement de Paris, toutefois, révèle la dépendance envers la couronne. François II obtient du pape la création d’une université à Nantes en 1460, offrant aux jeunes Bretons une formation sur place. À la fin du XVe siècle, une conscience nationale bretonne se développe, portée par les souverains, notamment Anne, qui souhaite transmettre un duché distinct à ses enfants. Elle confie à Pierre Le Baud la rédaction de l’Histoire de Bretagne, publiée en 1505, qui présente la Bretagne comme héritière d’un royaume chrétien antérieur à Clovis, dénué de toute obligation envers la France.
En 1477, le chancelier Guillaume Chauvin, partisan d’une attitude plus conciliante avec Louis XI, doit céder la place à Pierre Landais, intransigeant. Mais dans les dernières décennies du siècle, la Bretagne subit la pression croissante de la France, tandis que l’Angleterre, en pleine guerre civile, et la Bourgogne, vaincue par Louis XI, ne sont plus en mesure d’offrir un soutien.
Les deux mariages royaux d’Anne de Bretagne
La défaite militaire de François II face au roi de France à Saint-Aubin-du-Cormier en 1488 force les Bretons à accepter les conditions dictées par la régente Anne de Beaujeu. Anne de Bretagne, héritière, succède à son père décédé peu après. Fiancée plusieurs fois, brièvement mariée à Maximilien d’Autriche, elle épouse Charles VIII à Langeais en 1491, puis Louis XII en 1499. Ces unions marquent les premières étapes de l’intégration progressive de la Bretagne à la France. Le traité de 1532, imposé par François Ier (époux de la fille d’Anne et de Louis XII), scelle la disparition de l’indépendance du duché. À partir de 1547, les rois de France revendiquent officiellement le titre de duc de Bretagne.
1675 : Révoltes anti-fiscales Lettres patentes confirmant le dauphin François, fils de François Ier, comme duc de Bretagne et actant la réunion perpétuelle du duché à la couronne, août 1532. DR
L’union avec la France se fait sans bouleversement immédiat des privilèges, particulièrement en ville. Les États de Bretagne subsistent, la fiscalité reste modérée comparée à d’autres provinces. Les élites trouvent leur place, un parlement s’installe à Rennes. L’économie profite d’exportations florissantes (toiles, cabotage), les ports prospèrent, la région s’implique dans les aventures maritimes du royaume : Jacques Cartier, malouin, explore le Canada au XVIe siècle. La population croît, notamment dans les campagnes déjà denses.
Le protestantisme séduit certaines villes, mais la province reste un bastion de la Ligue catholique, adversaire résolu des protestants et parfois du roi jugé trop conciliant. Le duc de Mercoeur mène une décennie de révolte contre Henri IV, qui vient d’accéder au trône. À Nantes, des institutions parallèles se mettent en place pour contrer l’autorité royale établie à Rennes. Après la paix de 1598, scellée par l’édit de Nantes, la Bretagne s’intègre plus étroitement : le rêve d’indépendance ou de rapprochement avec l’Espagne s’estompe. Le duché profite des investissements royaux du XVIIe siècle : à Brest, Vauban fortifie les défenses, l’arsenal construit des navires, Lorient devient le centre de la Compagnie des Indes.
Papier timbré, Torreben et chapeaux rouges
En 1675, la Bretagne s’enflamme contre de nouveaux impôts, sur fond de crise économique aggravée par la guerre de Hollande. La fiscalité royale s’alourdit : le papier timbré devient obligatoire pour de nombreux actes, une taxe frappe le tabac, particulièrement prisé. À Rennes, ces mesures provoquent des émeutes : les bureaux sont pillés, les officiers du roi pris à partie. La campagne n’est pas en reste, la colère s’étend à l’ouest de la Basse-Bretagne.
1788-1815 : Période révolutionnaire Affiche de l’Union Démocratique Bretonne (UDB), 1975, souvenir des révoltes de 1675. DR
À la campagne, la pression fiscale et les rumeurs de gabelle (taxe sur le sel) mettent le feu aux poudres. Les paysans, surnommés « chapeaux rouges » ou « torreben », s’attaquent aux demeures seigneuriales, détruisent biens et archives, exigent un allégement des charges. La répression menée par le gouverneur Chaulnes est impitoyable : Rennes subit un blocus, le parlement est déplacé à Vannes, en Basse-Bretagne les clochers révoltés sont décapités. Même après l’amnistie de 1679, la Bretagne se voit imposer un intendant, agent direct du pouvoir royal. La mémoire de la révolte reste vive, ressurgie jusqu’aux mobilisations contemporaines contre l’écotaxe.
« Bleus » et « blancs » : la Bretagne et la Révolution
Les années qui précèdent la Révolution voient se multiplier les revendications autour des États de la province de Rennes en 1788. Les cahiers de doléances réclament le vote par tête, la présence des recteurs (curés proches du peuple) parmi les délégués du clergé. Les députés bretons, souvent bourgeois, jouent un rôle moteur : Isaac Le Chapelier, élu à Rennes, fonde le Club breton, précurseur des Jacobins. L’abolition des privilèges le 4 août 1789 doit beaucoup à leur énergie.
Mais la Constitution civile du clergé et la vente des biens nationaux divisent. Les prêtres réfractaires refusent de prêter serment, la population se fracture. La guerre civile n’est jamais loin.
XIXe siècle : Entre tradition et ouverture Chouans embusqués, tableau de Charles-Alexandre Coëssin de La Fosse, 1883. DR
La première opposition structurée vient des républicains hostiles à la poursuite de la Révolution dans sa version la plus égalitaire, inquiets de la centralisation montagnarde. Ce mouvement fédéraliste, relayé en Normandie et en Gironde, trouve un écho dans les villes. Mais en mars 1793, les campagnes du Morbihan, de la Loire-Inférieure et d’Ille-et-Vilaine se soulèvent contre la levée en masse. Nobles revenus d’émigration, prêtres réfractaires rejoignent la révolte. Les « chouans », menés par des chefs comme Georges Cadoudal, mènent une guérilla dans le bocage, s’allient avec l’armée catholique et royale vendéenne. L’appui anglais, lors du débarquement manqué à Quiberon, ne suffit pas. Le général Hoche parvient à contenir l’insurrection. Avec Napoléon, le Concordat et le retour des prêtres réfractaires, la région se pacifie. Des figures comme Chateaubriand ou le corsaire Surcouf incarnent ce nouveau compromis.
Pauvreté, mobilité, modernisation
L’ouverture de la région provoque de profonds changements. L’arrivée de nouvelles routes et canaux, comme le canal de Nantes à Brest inauguré en 1858, puis du chemin de fer, bouleverse les échanges. Le train transporte vers l’extérieur produits agricoles et voyageurs, facilite l’émigration, notamment vers Paris et Le Havre. Beaucoup de femmes bretonnes s’y installent, réputées pour leur sérieux, mais aussi caricaturées à travers Bécassine, héroïne née en 1905.
1914-1945 : LaBretagne dans les deux guerres mondiales Arrivée du premier train à Quimper, 7 septembre 1863. Gravure de Jules Férat. DR
La Bretagne, en grande partie rurale, reste marquée par la pauvreté. Seuls certains ports et la Loire-Inférieure, grâce à Saint-Nazaire, se développent industriellement. La pêche et la sardine font prospérer Douarnenez, mais l’épuisement des ressources freine cet essor. Sur le plan intellectuel, la région offre à la France des personnalités majeures : Renan, Laennec, Lamennais, Jules Verne. La religiosité bretonne se manifeste dans les pardons, le culte des saints, les grands pèlerinages comme Sainte-Anne-d’Auray. Les traditions, longtemps perçues comme archaïques, inspirent le romantisme : en 1839, La Villemarqué publie le Barzaz Breiz, recueil de chants populaires. Si la séparation des Églises et de l’État en 1905 suscite des crispations, la Bretagne devient progressivement républicaine. L’école catholique reste influente, mais l’école publique s’implante aussi, alors que l’analphabétisme recule moins vite qu’ailleurs.
La guerre, les choix, les cicatrices
La Première Guerre mondiale prolonge l’ouverture bretonne, tout en bouleversant la vie des familles. Le bilan humain, longtemps surestimé à 240 000 morts, a été réévalué à 150 000 : un chiffre encore supérieur à la moyenne, conséquence de la jeunesse de la population. L’expérience du front marque durablement la région, nourrit chez certains la conscience d’une identité à part, d’une langue à défendre. Plusieurs figures du mouvement breton d’après-guerre se forgent dans les tranchées. Mais la Grande Guerre ancre aussi la Bretagne dans la France républicaine. Les monuments aux morts et les commémorations du 11 novembre rappellent l’intégration du souvenir breton à l’histoire nationale.
1945-2000 : Un modèle breton ? Le port de Saint-Malo bombardé par la Royal Air Force le 31 juillet 1944. DR
Au début de la Seconde Guerre mondiale, la Bretagne accueille de nombreux réfugiés de l’exode. Le projet d’une résistance sur la façade bretonne s’effondre avec la défaite. Les nazis espèrent exploiter les divisions locales ; certains militants nationalistes s’en accommodent, à l’image du Parti d’Olier Mordrel, de François Debeauvais (Breiz Atao) ou de Célestin Lainé, qui crée le Bezen Perrot, unité bretonne intégrée à la Waffen SS. Mais la population ne suit pas, pas plus que l’Église. L’attachement aux valeurs rurales et familiales, et la popularité de Pétain, ne suffisent pas à enrayer la résistance, qui éclot dans les terres républicaines. L’instauration du Service du Travail Obligatoire en 1943 pousse de nombreux jeunes à fuir. La côte atlantique, haut lieu stratégique du Reich, abrite des bases de sous-marins à Brest, Lorient, Saint-Nazaire, souvent ciblées par les bombardements alliés. Le port de Saint-Malo, par exemple, est dévasté en 1944, puis reconstruit. Les combats de la Libération et l’épuration laissent des traces profondes.
« Révolution verte » et renaissance culturelle
Après la guerre, la Bretagne entreprend une transformation spectaculaire de son agriculture et de son tissu socio-économique. Les élus, réunis au sein du CELIB, engagent dès les années 1950 des projets d’aménagement ambitieux : l’installation de Citroën à Rennes, de Thomson à Brest, le développement des télécommunications à Lannion. Une nouvelle génération d’agriculteurs, issue de la Jeunesse Agricole Catholique, insuffle un vent de modernité. En moins de vingt ans, la région passe d’une polyculture traditionnelle à une agriculture intensive, moteur de la politique agricole commune européenne.

L’industrie agroalimentaire prend son essor, en lien avec la grande distribution (les « épiceries » de Landerneau fondées par Édouard Leclerc). La Bretagne devient un pilier national pour l’élevage et la production laitière, mais cette modernisation a un prix : disparités sociales, destruction du bocage, pollution des sols et des eaux, prolifération d’algues. La prise de conscience environnementale s’affirme lentement à partir des années 1980.
Les années 1970 voient émerger de nouvelles luttes : sociales (ouvrières, pêcheurs), écologiques (mobilisation contre la centrale de Plogoff, marée noire de l’Amoco Cadiz en 1978). Ces combats s’accompagnent d’un renouveau culturel : la musique bretonne, les festivals (Lorient, Cornouaille, Carhaix) connaissent un essor, portés par Alan Stivell et d’autres. Pierre-Jakez Hélias, avec Le Cheval d’orgueil (1975), réhabilite la langue et la culture. L’enseignement du breton reprend, notamment dans les écoles Diwan. Sur le plan politique, la région, longtemps marquée par la démocratie chrétienne, bascule vers la gauche. Les revendications autonomistes, parfois radicales, restent minoritaires : l’attachement à la France demeure, mais la fierté d’être breton n’a jamais été aussi vive.
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