5 faits marquants dans l’histoire de la Bretagne

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Parmi les régions françaises, la Bretagne est l’une des régions à l’identité distincte la plus forte. Cette identité spécifique s’inspire de la riche histoire de ce territoire en marge de l’espace national, où deux langues sont encore utilisées, bien que le nombre de locuteurs diminue. Comme l’Alsace ou la Corse, la Bretagne est une région périphérique où le français ne prévalait que tard. Comme la Bourgogne (voir éléphant n° 14), elle forma au Moyen Age un état puissant capable de rivaliser pendant un certain temps avec le royaume de France avant de s’imposer par les armes. Une autre spécificité est ce territoire découpé par l’océan qui a donné son prénom à la région : « Armure » signifie « sur ou en face de la mer », par opposition à « Argoat », la « terre du bois ». Avant de revenir avec l’historien Joël Cornette sur les questions de ces spécificités, nous vous suggérons de revenir dans le temps pour identifier les moments qui ont contribué à façonner la région. Pour ce faire, il sera nécessaire d’essayer de faire une différence entre l’histoire et les mythes si nombreux et si souvent évoqués en Bretagne. Certains de ces mythes sont nés des nombreuses traces d’un passé lointain et mal connu. Ainsi, le début du 5ème millénaire av. J.-C. fut le temps des monuments mégalithiques (dolmens, cairns et autres menhirs), si nombreux dans la région pour devenir un symbole.

Plan de l'article

Le phare de La Vieille, à la pointe du Raz. BZPHOTO/FOTOLIA Par la suite, au milieu du troisième millénaire, des hommes de bronze se sont installés, venant probablement de la Manche. Ils maîtrisent l’extraction et les techniques de travail des métaux. L’Armorique s’intègre dans les échanges, nombreux sur tout le continent, qui se déroulent notamment au bord de l’océan. Les populations celtiques s’installèrent alors dans la région et s’y mêlèrent aux habitants. La production de pierre de granit poli a une bonne réputation et est largement exportée vers le sud et la Méditerranée. Mais le développement de la métallurgie du fer plus à l’est marginalise la péninsule au VIe siècle av. J.-C. Ce n’est qu’après le développement de l’exploitation du sel dans le sud d’Armorique, à partir du IVe siècle, que la région a retrouvé sa place dans le commerce. Les populations méditerranéennes s’intéressent à ce territoire. Avant les Romains, l’explorateur Massaliot Pythéas (voir l’éléphant n° 15) y débarqua à la fin du siècle, en route vers les mines d’étain et les îles du nord. La conquête romaine est l’œuvre, ici comme dans le reste de la Gaule, de Jules César, qui a vaincu les puissants Venetes dans une confrontation navale au large du Golfe du Morbihan en — 56. L’Armoric romain est formé de villes dont le territoire correspond à celui des peuples qui vivent : les Osismes à l’ouest autour du Vorgium (Carhaix), les Coriosolites à l’est de l’actuel département des Côtes-d’Armor autour de Fanum Martis (Corseul), les Riedones autour de Condate (Rennes), les Namnetes au nord de Condevicnum (Nantes) et enfin les Venetes autour de Darioritum (Vannes). Romanisation, première de toutes les cultures, se déroule d’autant plus facilement que Britannia (aujourd’hui la Grande-Bretagne) a également été conquise en — 43. IVe siècle : Quand Armorique devient Bretagne

L’ arrivée des Bretons et une christianisation originale

Après le IIIe siècle apr. J.-C., de nouveaux peuples s’installèrent dans l’Empire romain. Au IVe siècle, les Romains déplacèrent les soldats de leur armée de la grande île de Bretagne (aujourd’hui la Grande-Bretagne) pour protéger l’Armorique : ils défendaient les rivages contre les pirates saxons ou frison. En 410, l’île de Bretagne a été abandonnée par les Romains aux Angles, aux Saxons et aux autres Jutes. Une deuxième période d’installation bretonne semble avoir lieu au VIe siècle. Fuyant les Écossais d’Irlande, les Picts ou les Angles, ils viennent principalement du pays de Galles et des Cornouailles d’aujourd’hui. La persistance de toponymes similaires des deux côtés de la Manche témoigne de cette origine. Ainsi, la Domnonée dans Armoric est une contrepartie du Devon et des Cornouailles. Le Les Bretons s’installent principalement dans le Domnoneus, qui couvrait les territoires des Osimes et des Coriosolites au nord et à l’ouest. C’est dans cette partie de la Bretagne actuelle qui domine encore le préfixe « communauté », forgé par les Bretons. Inversement, les toponymes -ac, plus clairement latins, dominent à l’est. La rupture linguistique entre le breton et le gallo (dialecte roman) est un héritage de cette époque, bien que la limite glisse vers l’ouest.

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IXe siècle : Naissance d’une principauté indépendante Evangelinaire de l’abbaye de Landévennec (Xe siècle). Bibliothèque Bodleian (Oxford) DR C’est avec les Bretons, les guerriers et les paysans que le christianisme ait une racine durable sur la péninsule. Leur procession de « saints », jamais reconnue officiellement par l’Église catholique, porte une religion et des pratiques uniques. Les communautés ne sont pas organisées autour de l’évêque et de sa ville, comme c’est le cas plus à l’est, mais à l’échelle d’une paroisse créée par un « saint », souvent un ancien ermite. Les plus importants d’entre eux sont à l’origine du mythe des sept saints évangélisateurs, fondateurs des sept épiscopats de Bretagne (avant que Rennes et Nantes ne terminent la liste) : Samson, Malo, Brieuc, Tugdual, Pol Aurélien, Corentin et Patern. Le Tro Breiz (« Tour de Bretagne »), un pèlerinage consistant à parcourir les sept sanctuaires, se développera au Moyen Orient. A partir du XIe siècle, en effet, la vie des saints et des chroniques a construit le mythe de l’arrivée des Bretons mené au Ve siècle par le légendaire Conan Mériadec, premier souverain d’une terre aujourd’hui appelée Bretagne. Ce nom « Bretagne » pour la péninsule armoricaine a été utilisé au milieu du siècle par le Procope byzantin de Césarée puis par Grégoire de Tours, une source essentielle avant que les écrits ne soient plus rares sur la région.

Entre Vikings et Francs, la Bretagne s’étend vers l’est

L’arrivée des Bretons coïncidait avec l’arrivée des Francs en Gaule. Ce dernier n’exerçait qu’un contrôle indirect sur la Bretagne à l’époque des Mérovingiens. L’avènement des Carolingiens au milieu du VIIIe siècle a contribué à repousser les cartes (voir l’éléphant n° 17). Ils font de la Bretagne une marche, brièvement gouvernée par Roland. Le comte de Poher, Nominoë, obtient la confiance de Louis le Pieux, successeur de Charlemagne, mais rebelles contre son fils Charles le Chauve, qu’il défait à Ballon en 845. Il a été le premier d’une série de dirigeants qui ont réussi à s’émanciper de la tutelle française en élargissant leur territoire. Alors que Nominoë domine jusqu’à la ligne Do-Redon, ses successeurs Erispoë (r. 851-857) et Salomon (r. 857-874) étendent leur territoire vers l’est jusqu’à Angers et prennent Rennes, Nantes, Cotentin et Avranchin. Salomon était alors considéré comme un véritable monarque en Bretagne.

XIIe-XIVe siècles : Entre la France et l’Angleterre Les frontières du Royaume de Bretagne au IXe siècle. DR Mais les querelles de succession et la multiplication des attaques vikings ne permettent pas à cette monarchie d’être longue. Après avoir saccagé Nantes en 843, les Vikings sont en fait en route pour faire de la Bretagne une seconde Normandie. Les moines de Landévennec et Redon sont contraints de fuir avec leurs trésors plus à l’est. Le souverain lui-même, successeur de Salomon, partit pour l’Angleterre. Il faut attendre le succès d’Alain Barbetorte (r. 936-952), qui a conduit les Vikings de Nantes en 937, pour assister à une accalmie et à la restauration d’un pouvoir autonome breton depuis qu’Alain est devenu le premier souverain à porter le titre de duc de Bretagne. L’expansion de la Bretagne et la menace viking contribuèrent au relâchement des liens laïques entre les deux Bretagne — de part et d’autre de la Manche — et au rééquilibrage de la principauté bretonne vers l’est. La cour réside maintenant à Nantes ou à Rennes et les élites bretonnes sont de plus en plus liées au monde libre tout en célébrant leurs origines. Intérêt pour les plus ou moins passé mythique de la péninsule a grandi en fait au Moyen Age, que ce soit la vie de saints ou la légende arthurienne. Le système féodal qui a été établi dans les siècles suivants a permis à la région de faire partie de ce réseau d’affiliations et d’allégeances croisées. La noblesse de Bretagne a une forte densité. L’Église participe à ce réseau. Le cartulaire de Redon, source majeure rassemblant au XIe siècle les titres de propriété de l’abbaye datant du IXe siècle, en est un témoignage remarquable.

Guerre de succession et équilibre des pouvoirs

Les liens anciens avec l’Angleterre et les environs du Royaume de France font de la Bretagne un enjeu dans les luttes entre Capétiens et Plantagenêt. Ce dernier, dont les terres bordaient le duché à l’est, hérita du trône d’Angleterre avec Henri II en 1154. Henri s’est posé comme protecteur et a imposé le mariage de Constance, l’héritier de Bretagne, avec son fils Geoffroy. Leur fils Arthur devint duc (r. 1196-1203), mais il fut probablement assassiné par son oncle, le roi Jean sans terre d’Angleterre. Il perd la plupart de ses biens dans le Royaume de France, en Normandie et en Anjou, au profit du roi de France Philippe II Auguste. Ce triomphe sur Jean permet à Philippe d’imposer son champion, Pierre de Dreux (r. 1213-1250), à la tête du duché. La Bretagne retombe donc dans l’orbite du royaume de France pendant plus d’un siècle. Les ducs de la maison de Dreux confèrent à la principauté des instruments de souveraineté tels que la monnaie. Jean II (r. 1286-1305) réussit à ce que Philippe le Foire reconnaisse le titre ducal en 1297. Et c’est en 1318 que Jean III (r. 1312-1341) adopta les hermes pleines comme symbole. Son règne semble être une période de paix, de prospérité et de stabilité avant les troubles.

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XVe siècle : Un état princier en construction Bataille d’Auray (1364) vit la victoire de Jean IV de Bretagne (à gauche) au-dessus de Charles de Blois Penthièvre. Illumination incluse dans la Compillation des Cronicques et ystores des Bretons de Pierre Le Baud, XVe siècle. À sa mort en 1341, deux prétendants s’opposèrent, soutenus par l’un des protagonistes de la guerre de Cent Ans : Jean de Montfort fut soutenu par Édouard III d’Angleterre tandis que Charles de Blois Penthièvre eut le soutien de Jean II le Bon et Charles V. Bretagne devint ainsi un terrain d’affrontement entre les deux monarchies. Les Anglais d’Edward III et de Richard II contrôlaient alors certaines parties du littoral, notamment Brest. Les Bretons se battent dans chaque camp. Bertrand du Guesclin se distingua au service du roi de France, qui le fit gendarme, comme Olivier de Clisson après lui. Les épouses des deux prétendants, Jeanne de Flanders et Jeanne de Penthièvre, semblent être les partisans les plus actifs et les plus essentiels, surtout pendant les captivités de leurs maris. La mort de Charles à la bataille d’Auray, remportée en 1364 par Jean IV (r. 1365-1399), remporta la victoire au Montfort même si la poursuite des affrontements entre français et anglais affecterait régulièrement la Bretagne jusqu’au milieu du XVe siècle. La guerre de succession révèle un ancien clivage entre deux Bretagne : l’est et le sud ainsi que les grands nobles se penchaient davantage pour les Penthievers, tandis que les côtes nord et ouest et la petite noblesse rejoignaient le Montfort.

Fiscalité et justice au service des ducs

Après les guerres de succession et probablement en partie à cause de la nécessité de renforcer l’outil militaire, un État breton fut créé au cours du XVe siècle. Comme ce qui se passait en Bourgogne à la fois, moins de fragmentation territoriale, les ducs parviennent à maintenir les instruments de leur souveraineté en s’appuyant sur la fiscalité et la justice. Les efforts de ses prédécesseurs puisque Jean IV permettait à François II (r. 1458-1488) de s’appeler « duc par la grâce de Dieu », à l’image des rois. En plus du duc et de son conseil, qui se réunit à Vannes puis à Nantes, un chancelier est responsable de l’exécution des décisions et une chambre des commissaires aux comptes contribue à l’établissement d’une fiscalité ducale permanente. De plus, la place croissante de la finance est clairement démontrée par la figure montante de Pierre Landais, trésorier et receveur général, qui devint à la tête du gouvernement ducal en 1477.

XVIe siècle : laBretagne devient française Tombeau de François II et de sa femme Marguerite, commandé par leur fille Anne qui devint reine de France. Cathédrale de Nantes, 1507. DR Les États de Bretagne, qui siègent temporairement dans différentes villes, représentent le « peuple » dans ses trois états : clercs, nobles et bourgeois des villes. Ils ont également l’équivalent d’un parlement dont le rôle est judiciaire, fonction exercée par des officiers de pouvoir. Mais il est toujours possible de faire appel à la Parlement de Paris, signe de dépendance continue. En outre, François II obtient du pape le droit d’ouvrir une université à Nantes en 1460. Les étudiants bretons, très nombreux dans les universités du Royaume de France, pourront désormais être formés au duché. L’imagination d’une nation de Bretagne se développe au XVe siècle, encouragée par les souverains, dont Anne, devenue reine de France, mais qui n’abandonne pas la transmission à l’un de ses enfants un trône ducal distinct du trône royal. C’est elle qui a commandé à Pierre Le Baud, en 1498, son Histoire de Bretagne, publiée en 1505. Il s’agit de vous placer comme héritier de l’ancien Royaume de Bretagne, chrétien avant la conversion de Clovis, et d’établir l’absence d’un devoir de soumission au Royaume de France. En 1477, le chancelier Guillaume Chauvin, partisan d’une relation plus accommodante avec Louis XI, dut céder la place au plus intransigeant Pierre Landais. Mais dans le dernier tiers du siècle, le duché vit la pression française augmenter à un moment où l’Angleterre, aux prises avec sa propre guerre civile, et la Bourgogne, vaincue par Louis XI à la bataille de Nancy, ne pouvaient plus servir de recours.

Les deux mariages royaux d’Anne de Bretagne

La défaite des armées de François II contre celles du roi de France à Saint-Aubin-du-Cormier en 1488 contraint les Bretons à accepter les conditions imposées par la France et sa régente Anne de Beaujeu. La fille de François II, Anne de Bretagne, a succédé à son père, mort peu après sa défaite. Plusieurs fois fiancée et même temporairement mariée à Maximilien d’Autriche, Anne épousa le roi Charles VIII de France à Langeais en 1491, puis son successeur Louis XII en 1499. Ces mariages sont les premières étapes d’une annexion progressive de la Bretagne par la France. Le traité unilatéral de 1532, recherché par François Ier, qui a épousé fille d’Anne et de Louis XII, marque la fin de l’indépendance du Duché. Les rois de France devinrent les détenteurs officiels du titre de duc d’Henri II en 1547.

1675 : Révoltes anti-fiscales Lettres patentes confirmant le dauphin François, fils de François Ier, comme duc de Bretagne et proclamant la réunion perpétuelle du duché de Bretagne à la Couronne de France, acte donné à Nantes en août 1532. DR L’union entre la Bretagne et la France est donc graduellement et sans perturbation des privilèges, surtout dans les villes. Les Etats de Bretagne continuent de se rencontrer. La fiscalité demeure mesurée par rapport à d’autres provinces comme la Normandie. Les élites bretonnes semblent y trouver leur chemin, et un parlement est mis en place à Rennes. La situation économique est plutôt favorable, les feuilles sont exportées, le cabotage se développe dans la multitude des ports. La Bretagne est associée aux projets maritimes du royaume, comme en témoignent les voyages du Malouin Jacques Cartier dans les nouvelles terres du Canada entre 1534 et 1534. 1542. La population augmente considérablement dans une zone déjà densément peuplée. Bien que le protestantisme ait un certain succès dans les villes, la province est plutôt un bastion de la Ligue catholique, qui s’oppose à tout logement avec les protestants, et du roi quand il est jugé trop modéré, encore plus quand il est lui-même… Protestant. Le gouverneur de Bretagne, le duc de Mercoeur, mena ainsi au cours de la révolte d’une décennie contre Henri IV, devenu roi en 1589. Des institutions parallèles ont été développées à Nantes pour contrer celles de Rennes, ville qui restait fidèle au roi. Mais avec la paix revenue et enchâssée dans l’édit de tolérance signé à Nantes en 1598, les liens entre la Bretagne et le royaume semblent enfin renforcés : beaucoup de Bretons ont compris que le retour à l’indépendance ou le rapprochement avec l’Espagne ne constituaient qu’une illusion. En outre, le Duché a bénéficié des dépenses royales au XVIIe siècle. À Brest, Vauban renforce les défenses du site. Le chantier naval et l’arsenal produit et armer des dizaines de navires. Le port de « l’Orient » devient le siège de la Compagnie des Indes Orientales.

Papier estampillé, Torreben et gobelets rouges

L’année 1675 fut l’année des révoltes contre les impôts, dans un contexte de difficultés économiques et sociales aggravées par l’augmentation des impôts liée aux guerres de Louis XIV. La guerre des Pays-Bas (1672-1678) a plongé l’économie bretonne dans un ralentissement malgré le succès de la guerre de course pour Saint-Malo (avec le corsaire René Duguay-Trouin). En effet, les adversaires de la France sont des pays avec lesquels les ports bretons entretenaient autrefois des relations commerciales. L’activité textile bretonne en souffre beaucoup, tout comme la pêche à la morue de l’Atlantique Nord. Cela a poussé des villes comme Nantes à se tourner vers la traite des esclaves, qui a fait fortune au XVIIIe siècle. Deux révoltes ont eu lieu en même temps au printemps de 1675 : d’abord dans la ville puis dans la campagne de Basse-Bretagne, dans la ouest. A Rennes, l’obligation d’utiliser — donc d’acheter — du papier estampillé pour certains actes officiels et une taxe sur le tabac, très populaire parmi les Bretons, ont mis le feu aux poudres. La révolte était populaire, mais les officiers du roi y étaient associés. Les bureaux de distribution du tabac et du papier estampillé sont saccagés.

1788-1815 : La période révolutionnaire Une affiche de l’Union Démocratique Bretonne (UDB) en 1975, dans la continuité des révoltes de 1675. DR Dans les zones rurales, les difficultés économiques ont conduit les seigneurs à une plus grande volonté de saisir les revenus de la terre. Des rumeurs, en particulier sur l’imposition d’une gabelle (taxe sur le sel), précipitent les paysans dans des maisons majestueuses et des lieux de collecte. La destruction de biens et la violence contre les personnes augmentent. Les « chapeaux rouges » — parfois bleus —, aussi connus sous le nom de « Torreben » (« puzzles »), ne veulent pas inverser fondamentalement l’ordre établi, mais cherchent à le rendre plus juste en allégeant les nombreux fardeaux qui pèsent sur leurs finances. Mais rien n’est obtenu et la répression même du gouverneur Chaulnes était l’occasion d’établir encore plus fermement le contrôle de l’État royal sur la province. Rennes est durement bloquée et doit loger la troupe, qui a carte blanche pour de nombreux abus ; le parlement est même temporairement transféré à Vannes. En BasseBretagne, les exécutions et les mesures symboliques — les clochers des villages révoltés sont décapités pour avoir sonné le tocsin — ancrent la mémoire de la révolte dans l’imagination collective. Malgré l’amnistie accordée en 1679, la Bretagne est imposée, comme ailleurs, un intendant, agent principal de l’administration royale. La révolte n’était pas l’expression d’un sentiment « national », mais sa mémoire est régulièrement réactivée, depuis les années 1970 jusqu’aux manifestations contre l’écotaxe.

« Blues » et « blancs » larme

Les difficultés économiques et sociales liées à plusieurs années de mauvaises récoltes et le coût de pain s’accompagnent d’un désir de changement politique, visible dans l’agitation autour des états de la province de Rennes en 1788 et dans les cahiers de griefs des États généraux. Les demandes concernent le vote par habitant et non par ordre ou la présence des « recteurs » (les curés), qui sont plus proches du peuple parmi les représentants du clergé. Les griefs ruraux sont assez semblables à ceux du reste de la France, filtrés par les députés bourgeois du tiers — très rarement paysans, à l’exception de Michel Gérard, qui fut accueilli par un bonjour mon homme par le roi à son arrivée aux Etats généraux de Versailles en mai 1789. Isaac Le Chapelier, élu à Rennes, et le Breton Club (qui préfigure le Club Jacobins) sont à l’avant-garde des revendications des tiers. L’enthousiasme des députés bretons impressionne. Sans eux, l’abolition des privilèges dans la nuit du 4 août 1789 aurait probablement pris plus de temps. Mais la création de , la Constitution civile du clergé et la vente de biens nationaux pris à l’Eglise et la noblesse divisé la population, qui a refusé les curés « jurons », ceux qui ont accepté de prêter serment à la Constitution civile.

19ème siècle : Entre tradition et ouverture Chouans cachés. Tableau de Charles-Alexandre Coëssin de La Fosse, 1883. DR Le premier mouvement d’opposition fut celui des républicains, opposés à la poursuite de la Révolution dans un sens très égalitaire et refusèrent la centralisation imposée par les Montagnards. Ce mouvement faisait partie d’une insurrection fédéraliste plus large (Normandie, Gironde) au moment de la séparation des Girondins en 1793. C’est plutôt le résultat d’une bourgeoisie des villes qui a profité pleinement des changements qui ont eu lieu jusqu’à présent, y compris la vente de nationaux. En mars 1793, les campagnes du Morbihan, de la Loire-Inesser et d’Ille-et-Vilaine se révoltent contre la levée des troupes décrétée par la Convention. Cette spontanée révolte a ensuite été rejoint par des nobles revenant de l’émigration et des prêtres réfractaires. Ceux qui sont bientôt appelés les Chouans, comme Georges Cadoudal à Auray, vont mener une guerre de faible intensité dans le bocage. Ils s’associent à la bataille de l’Armée catholique romaine et royale de Vendée lors de la traversée de la Loire. Mais le soutien de la flotte britannique à une tentative d’atterrir des émigrants royalistes à Quiberon échoua et le général Hoche réussit à éloigner l’insurrection des grandes villes. C’est Napoléon qui, à travers le Concordat, le retour des prêtres réfractaires et son désir de terminer la Révolution, met fin au mouvement et séduit, comme l’écrivain Chateaubriand ou le corsaire malouin Robert Surcouf.

Pauvreté, ouverture, émigration, scolarisation

L’ouverture de la région provoque des transformations lentes mais durables. Les progrès technologiques permettent aux nouvelles routes et canaux d’être construit. Le canal de Nantes à Brest, commencé sous le Premier Empire, a été inauguré par… Napoléon III en 1858. Très utilisé depuis plusieurs décennies pour les marchandises, il s’estompe devant le chemin de fer. L’arrivée du train permet de transporter rapidement vers l’extérieur des denrées périssables telles que des cultures délicates, et favorise le tourisme à Dinard puis à La Baule, avec la montée des bains de mer. Le train facilite également l’émigration vers des villes comme Le Havre, qui compte de nombreux Bretons parmi ses dockers. Mais c’est Paris qui accueille le plus, surtout les femmes. Ces « bons » Bretons » ont une bonne réputation, bien que leur caractère soit souvent souligné, comme le personnage de Bécassine, créé en 1905. La Bretagne, région à prédominance agricole, souffre d’un retard économique et d’une grave misère. Seuls la Loire-Inférieur, avec la montée de Saint-Nazaire, et les ports bénéficiant des ordres de l’Etat (Brest, Lorient) développent une activité manufacturière. Pêche et sardinerie pour un temps conduit à la croissance de centres industriels tels que Douarnenez, mais l’épuisement des ressources ralentit cette activité.

1914-1945 : LaBretagne dans les deux guerres mondiales Arrivée du premier train à la gare de Quimper le 7 septembre 1863. Gravure de Jules Férat. DR La Bretagne était alors une terre de contrastes, qui donnait à la France de grands innovateurs tels que Renan, Laennec, Lamennais ou Jules Verne, mais qui perpétuaient une telle religiosité particulière. Originale depuis le début, marquée au XVIIe siècle par les missions de Michel Le Nobletz et Julien Maunoir, qui utilise le pouvoir de l’image, s’exprime par le pardon, le culte des saints et celui de la Vierge. Parmi les points saillants figurent des pèlerinages comme Sainte-Anne-d’Auray, qui est devenue une sorte de « sanctuaire national breton » (Joël Cornette). Les mystères bretons fascinent, les traditions et les mythes deviennent un objet d’étude, valorisé par le romantisme. En 1839, La Villemarqué recueille des chansons qu’il publie dans son Barzaz Breiz. L’importance de la pratique religieuse explique également en partie la à l’époque de la séparation des Églises et de l’État en 1905, à la suite de celles de l’affaire Dreyfus, rejugée à Rennes en 1899. Pourtant, la Bretagne devint peu à peu un républicain, comme Albert de Mun, un légitimiste qui rejoignit la République. Et si l’éducation catholique y est plus développée qu’ailleurs, l’école républicaine réussit à s’enraciner dans une région moins alphabétisée que la moyenne.

Contribution à la victoire, aux compromis et à la destruction

La Première Guerre mondiale fut à la fois une extension de la dynamique d’ouverture de la Bretagne et une rupture majeure dans la vie de nombreux Bretons. L’expérience des conflits a un impact durable sur les corps et les esprits. La question du bilan des morts est depuis longtemps controversée et exploitée à des fins politiques. Le chiffre controversé de 240 000 personnes, parfois avancé, a été réfuté par les historiens, qui ont fixé le nombre de décès à 150 000. C’est déjà beaucoup, et plus que la moyenne, mais en partie à cause de la jeunesse de la population bretonne. L’éloignement est propice à la prise de conscience d’un sens d’appartenance et d’une langue distincts. Plusieurs animateurs du mouvement breton après la guerre se forgent une opinion dans les tranchées. La Grande Guerre contribua néanmoins à enraciner la Bretagne dans la France républicaine après les querelles du XIXe siècle. Les monuments aux morts et les commémorations du 11 novembre, ici et ailleurs, sont l’occasion de rappeler ce mouillage.

1945-2000 : Un modèle breton ?Le port de Saint-Malo est bombardé par la Royal Air Force britannique le 31 juillet 1944. DR Au début de la Seconde Guerre mondiale et pendant l’exode de 1940, de nombreux réfugiés sont venus en Bretagne. Le plan d’une résistance des armées françaises du « breton réduit » fut ruiné par la défaite. Le désir des nazis d’exploiter les divisions locales rencontre le désir de certains nationalistes bretons de profiter de la situation. L’emsav, le mouvement breton, s’est développé dans le l’entre-deux-guerres. Mais certains de ses facilitateurs montrent clairement des orientations pronazy. Le Parti d’Olier Mordrel et François Debeauvais, qui publia Breiz Atao, et encore plus Célestin Lainé, qui créa le Bezen Perrot, unité bretonne au sein de la Waffen SS, compromettait le nationalisme breton. Mais le peuple n’adhère pas et l’Église ne suit pas non plus. Malgré la popularité de Pétain et l’attachement de la majorité des Bretons aux valeurs familiales et rurales prônées par la Révolution Nationale, l’idéologie de Vichy suscite un accueil mitigé. Si la résistance est prématurée dans les terres « bleues » traditionnellement républicaines, alors elle est individuelle et spontanée. La création du Service du Travail Obligatoire en février 1943 a précipité de nombreux jeunes dans sa garrigue. D’autant plus que la région occupe une place importante dans le système nazi sur la côte atlantique : Brest, Lorient et Saint-Nazaire abritent des sous-marins allemands. Souvent bombardés par des avions alliés, comme Saint-Malo, ces les villes portuaires seront reconstruites après la guerre. L’été 1944 a été marqué par les rudes combats de la Libération et par la purification.

« Révolution verte » et renouveau culturel

La période d’après-guerre a été marquée par un changement réel de l’agriculture et une modernisation des structures sociales et économiques. Les élus de Bretagne ont été très tôt organisés pour lutter contre le retard de la région. Le CELIB (Comité d’Etudes et de Liaisons des Intérêts Bretons) est un interlocuteur de l’État depuis les années 1950. Il a lancé un plan breton qui complète les décisions de transfert de Paris : Citroën à Rennes, Thomson à Brest, télécommunications à Lannion. Dans le même temps, une nouvelle génération d’agriculteurs, engagée dans la JAC (Jeunesse agricole catholique), tend à dominer les générations antérieures, plus traditionnelles et hiérarchiques. Ce changement a provoqué une agitation croissante au tournant des années 1950 et Années 1960 et une modernisation de l’agriculture bretonne. En deux décennies, elle est passée d’une polyculture familiale associée à l’élevage à une agriculture productiviste commerciale dans le cadre de la politique agricole commune (PAC). Première représentation de la Symphonie celtique d’Alan Stivell au Lorient Interceltic Festival en 1980. DR L’industrie agroalimentaire développe et fixe ses prix, en liaison avec les grands détaillants (y compris la chaîne des « épiceries » du magasin Landerneau d’Édouard Leclerc). La Bretagne devient l’une des principales régions agricoles françaises pour l’élevage (souvent hors sol) et le lait. Mais cette évolution conduit à d’importantes disparités sociales, à la destruction du bocage et à la dégradation de l’environnement (algues et pollution) du sol et de l’eau). La sensibilisation est progressive depuis les années 1980. Les années 1970 ont été marquées par un défi original : c’était social (employés de la Joint Française en 1972, pêcheurs) mais aussi environnemental avec les protestations contre le projet de centrale nucléaire de Plogoff en 1978. La même année, le naufrage du pétrolier Amoco Cadiz, qui a provoqué un énorme déversement de pétrole, a choqué et mobilisé les Bretons. Ces différentes luttes sont liées à un renouveau de la culture bretonne, perçue depuis longtemps comme arriérée. Le renouveau se fait par la musique et de nombreux festivals (Lorient, Cornouaille, Carhaix) dans la lignée d’Alan Stivell. L’année 1975, avec la publication du Cheval de fierté de Pierre-Jakez Hélias, a contribué à la valorisation de la langue et de la culture. L’éducation bretonne est relancée, surtout dans les écoles de Diwan. Sur le plan politique, la région, un long démocrate chrétien après avoir été légitimiste, passe progressivement à gauche. Les revendications autonomes, parfois violentes, demeurent en minorité. Les Bretons restent fermement attachés à la France… quant à leurs spécificités.

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